|
|
30 May
« Et puis soudain le silence que tu ne parviens pas à combler. Manger encore, pour n’avoir pas à parler. Tu fais de ton mieux pour faire semblant de vivre, tu sais que ça ne prend pas, mais c’est tout ce que tu peux donner puisque tu n’as rien reçu. C’est ainsi depuis longtemps, c’est déjà tellement trop tard. » (page 14)
« Et peut-être bien qu’un jour, tu te réveilleras comme d’habitude, ni plus ni moins fatiguée, mais avec l’impression d’avoir oublié quelque chose de très simple. Tu ne sauras pas ce que c’est, tu sentiras seulement que ça te manque comme quelque chose de si évident que tu ne t’étais pas aperçue jusqu’alors que tu en disposais pour juger des autres et de toi. Mais sans cette chose, le présent sera comme détaché de ce qui lui donnait sa forme, tu ne sauras plus comment expliquer que tu te trouves là, dans cette maison déserte, sans parents, sans enfants, sans personne à qui parler. Cependant, tu ne pourras bientôt plus nommer ce qui t’échappe, tu ne sauras pas si c’est un mot seulement ou tout autre chose. Tu n’arriveras même plus à te dire qu’il te manque quelque chose et le désir de savoir, lui aussi, te paraîtra bientôt superflu. Alors, l’oubli te délivrera, imperceptiblement, tu cesseras de résister et, au moment de tout lâcher, tu penseras qu’après tout tu restes encore fidèle - par ce dernier abandon - à l’inconsolable. » ( pages 156/157)
Anne GODARD – L’inconsolable – Les éditions de Minuit – 2006/2008 27 May
La mesure de l’Amour, c’est d’aimer sans mesure (Saint Augustin, extrait d’un sermon) 26 May
Camille avait 3 ans en mai 2002. C’était sa première année d’école maternelle, et un pédopsychiatre venait de diagnostiquer chez elle un syndrome d’autisme. Depuis la naissance de son petit frère Mathis le 25 janvier 2001, puis sa première rentrée scolaire au mois d’Août suivant, elle avait beaucoup changé, parlant peu, agitant ses mains de chaque côtés de sa tête à genoux sur le sol, les yeux retournés vers un monde dont elle ne me donnait pas la clé.
En ce mois de Mai donc, mes idées n’étaient pas à la Fête des Mères. Camille était triste à l’école, et moi triste à la maison…
Et pourtant cette année là… Je n’oublierai jamais la fierté de ma fille dans le couloir, ce vendredi soir en rentrant à la maison – son impatience ne lui avait pas permis d’attendre le dimanche -, lorsqu’elle a sorti de son petit cartable rose un magnifique photophore, simple pot de yaourt de verre peint, avec une bougie de chauffe plat à l’intérieur, et un poème dactylographié sur une feuille de papier de couleur avec les bords crantés… Ses petites manières lorsqu’elle a déclamé ces quelques vers … ses yeux qui brillaient d’un amour inégalable, pour moi la véritable reconnaissance de mon statut de mère… Puis ses énormes câlins accompagnés de mots tendres qui me submergeaient : « tu es la plus belle maman du monde, tu es mon plus grand amour… » Et j’ai aisément oublié que probablement, des milliers d’autres mères entendaient les mêmes mots. A cet instant, ils avaient été inventés pour moi, rien que pour moi. Comme j’ai aimé ce moment, seul véritable rayon de soleil de cet éprouvant mois de Mai…
Camille a 9 ans aujourd’hui. Elle a fait d’énormes progrès. Une petite sœur, Sacha, a complété la famille… Je n’ai jamais reçu le fameux Collier de Nouilles dont la simple évocation fait sourire… Pourtant, les cadeaux de Fête des Mères confectionnés par les petites mains potelées et maladroites, mais guidées par un « cœur gros comme ça » sont les plus beaux du monde. Je les conserve avec un amour infini dans une vitrine de verre, je les expose, je les présente… Je préfèrerai toujours quelques mots griffonnés sur une carte, un dessin, un poème, à tout ce qui peut s’acheter. Parce que l’Amour ne s’achète pas.
N. - A mes enfants - 25 Mai 2008

Mathis et Sacha, Fête des Mères, 25 mai 2008 23 May
Eh ! Qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
J'aime les nuages... les nuages qui passent...
Là-bas... là-bas... les merveilleux nuages... (Charles BAUDELAIRE)
Nous proclamons :
Nous hommes erratiques et macropodes, hommes de tout cuir, de toute livrée, de tout plumage, de tout pelage, hommes de toute terre, nés entre Novazaleskaïa et les IIes Aléoutiennes, hommes des ailleurs, jetons au vent oublieux et salé les mânes de nos ancêtres. Dans nul cimetière, dans nul cinéraire, ne poudroient les phosphates calciques de nos aïeux, mémoire abrogée. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous heimatlos sans armoiries, sans drapeau, sans arpent, sans fortune, proclamons constitutionnels le mépris de l'or et de la convoitise, l'indigence élégante anoblie. Aucun bien nul n'est tenu de posséder autre qu'il n'en contient dans une malle, un coffre de voyage. Car de fait l'enseignement impitoyable de la mort nous convie à sacraliser le dénuement. Tout gueux, clochard ou chemineau, vagabond ou mendiant, trimardeur est élevé à la charge héréditaire de margrave des marches antarctiques de Patagonie, des marches des Kouriles, de la presqu'île de Tchoukotka, de l'archipel des Galápagos et de la Mer de Ross. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous migrants perpétuels, consacrons l'errance, la divagation comme mode naturel d'existence. Pour nous, doryphores des rades et des embarcadères, rats des havres et des capitaineries, cafards des gares, poux des auberges, des octrois et des douanes, toute tentative de nidification, d'appartenance, sera punie de mort lente, dans les affres de l'existence creuse des sédentaires, solidification, putrescence et fossilisation. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous nomades apatrides, race élue, renonçons à jamais à l'appropriation par une quelconque terre de nos errances volatiles, par toute idéologie, par tout système de pensée et de croyances. Nous n'appartenons qu'à nous et au sable des chemins, et aux eaux de nos routes maritimes, et aux vents capricieux qui nous portent, et aux tourments de notre conscience. Nous renonçons à jamais aux églises, aux confessions diverses et fallacieuses qui fleurissent en dérisoires ombelles sur les latitudes terrestres et sidérales, long ennui et inquiétude des sédentaires, sauf l'or des icônes et la fragrance de l'encens. Et si Dieu existe, il est un des nôtres, apatride du temps et des limbes. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous anarchistes farouches par humanisme atavique, haïssons toute forme d'assujettissement de la personne. Nous ne reconnaissons les lois d'aucune république, d'aucune oligarchie, d'aucune théocratie. Seules valent les lois personnelles et sacrées. Nous ne reconnaissons aucun courant de pensée sauf les rêveries secrètes, le Gulf stream, le courant de Humboldt et les courants atmosphériques. Nous bannissons toute violence, tout emploi de la force contre nous et nos chiens, sauf pour battre nos femmes et la force de Coriolis, et la violence des vents de sable dans les déserts de nos vies. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous éternels transhumants, aimons de pur amour la terrible liberté, noble quête, haute lutte, âpre combat, bien rare, seule terre, immatérielle possession, pour qui vivre ou mourir ou souffrir perdent leur sens.
Liberté, seule exigence, semis de gemmes qui bornent notre route. Nulle femme, nulle garce, nulle mante irréligieuse, ne saurait obscurcir notre horizon pur, ne saurait nous asservir, piller nos rêves, nos caravanes, nos écliptiques, hors le lait de nos gonades. Tout apatride par penchant pour la botanique peut prendre femme sur chaque terre, cueillir la flore rare et endémique de chaque contrée traversée et l'enchâsser dans son herbier de mémoire amoureuse. Mais notre condition naturelle, idéale et irrémédiable est la solitude, carapace, mantelure identiques malgré les mues, seule compagne d'infortune et des jours heureux quand le vent froid du voyage bat nos naseaux fumants sur les lichens de nos erres steppiques. Et que nulle femme, nulle drôlesse, nulle catin ne vienne s'immiscer dans nos rêves de femme. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous inlassables dévoreurs de portulans dont l'or des mémoires innombrables tombera en déshérence sur les sables vierges du temps indissoluble, reconnaissons comme cause juste du peuple des apatrides, indissociable, la beauté, la quête de la beauté, beauté de femme des tropiques, beauté des isohypses du corps de femme, beauté du dégradé de sons des isoglosses, beauté des océans mussifs, des steppes et des déserts, des monts et des forêts épaisses, beauté des caps, des isthmes, des banquises, des détroits, des pôles que doublent nos vaisseaux déradés, beauté des soirs mélancoliques et des aubes vigoureuses. beauté des pierreries de l'enfance et des rêveuses fermentations de la sénescence, beauté de notre ultime rade, la mort délicieuse et lumineuse, et ultime beauté de notre corps minéralisé enfin rendu au vent, poussière, néant. Oies sauvages, tristes échassiers aux regards purs, perdus sur l'horizon bleuté, nous passons.
Nous apatrides, hommes debout, hommes libres, revendiquons pour nous, nos chiens et nos femmes, le gîte et le couvert sur tout point de la terre et la tranquillité. Qu'on nous laisse loin des combats futiles pour être ou pour avoir ou pour croire. Vos partis, vos livres saints, vos traités, vos grimoires, vos campagnes, vos guerres, vos possessions et vos dépossessions, vos terres, vos patries et vos colonies, vos familles, vos portées, vos tribus, vos ethnies, vos peuples, vos nations, votre Histoire, ne nous intéressent pas, seul le vent nous chaut. Si vous venez troubler ce sombre lac immobile et pur de notre esprit, nous prendrons les armes, guerriers cruels et impitoyables, nous prendrons la pire de toutes, la plus redoutable, la nôtre, l'oubli, l'oubli de vous sous d'autres cieux, nous, oies sauvages perdues sur l'océan bleuté, nous passerons. Nous passerons, nous passerons. Car l'exil est notre patrie.
Thierry CAILLE

22 May
« La sagesse exalte ses enfants et soutient ceux qui la cherchent. Celui qui l’aime aime la vie, et ceux qui la cherchent dès l’aurore seront rassasiés de joie. »
L’Ecclésiaste
Khadija soupire : si on savait …
« Si on savait d’avance, les fêtes seraient peuplées des défaites à venir, c’est pour ça qu’on ne sait pas… Nous serions sans courage devant ce qu’il nous faut affronter le lendemain, quand la fête est finie et que le jour se lève. »
Yasmine CHAMI –KETTANI – « Cérémonie » - Editions Actes Sud 21 May
« L’arbre, c’est cette puissance qui lentement épouse le ciel. Ainsi de toi, mon petit d’homme. Dieu te fait naître, te fait grandir, te remplit successivement de désirs, de regrets, de joies et de souffrances, de colères et de pardons, puis Il te rentre en Lui. Cependant, tu n’es ni cet écolier, ni cet époux, ni cet enfant, ni ce vieillard. Tu es celui qui s’accomplit. Et si tu sais te découvrir branche balancée, bien accrochée à l’olivier, tu goûteras dans tes mouvements l’éternité. Et tout, autour de toi, se fera éternel. »
Antoine de Saint-Exupéry – Citadelle – Œuvre inachevée, posthume, publiée en 1948 chez Gallimard
13 May
Une Mère - Linda LEMAY - 2006 - "Ma Signature"
|